Introduction

Nous nous proposons dans le présent texte d’analyser les arcanes de la « douleur africaine » à la lumière des idées forces du théologien africain Jean-Marc ELA, dans son œuvre "Le cri de l’homme africain"[1]. Nous partirons de sa biographie pour aboutir à la pertinence de ses idées pour notre Afrique qui « hurle de douleur ».  Car, nous semble-t-il, pour mieux découvrir la pensée d’un auteur il importe de le situer. Ainsi une simple « relecture critique », voire une « recension » de son œuvre, sera une feuille de route dans la réflexion actuelle de l’Africain dans sa prise de conscience et de son effort de libération


Jean-Luc Mulyanga, Théologien (Auteur de l'article)

L'auteur : Étudiant et chercheur en Philosophie et en Théologie, Jean-Luc Mulyanga qui signe cette analyse, est un candidat à la vie consacrée comme prêtre catholique de la République Démocratique du Congo, actuellement en formation dans la ville de Lubumbashi (Sud-Est du pays). 

Twitter : @MulyangaLuc    E-mail : jeanlucmulyangaa@gmail.com


Le paradigme de la libération : Jean-Marc ELA

Jean-Marc ELA, Prêtre catholique camerounais

Jean-Marc ELA, né Jean ETOA le 27 septembre 1936 à Ebolowa, chef-lieu de la région du Sud (Cameroun) est mort le 26 décembre 2008 à Vancouver (Canada) Ce prêtre catholique du diocèse d’Ebolowa (Cameroun), est un universitaire reconnu comme sociologue, anthropologue et théologien. Issu d’une famille de la classe moyenne, l’Abbé Jean-Marc ELA pensait que la théologie devait être adaptée aux besoins et croyances locales. Il est donc une figure marquante de la théologie de la libération en Afrique et a laissé une contribution importante pour la sociologie et les sciences sociales africaines. Il a fait ses études à Paris-Sorbonne et Strasbourg. Il est docteur en théologie.

Aux côtés du théologien africain Engelbert MVENG, ils ont assumé à frais nouveau la catégorie de salut comme un don de libération offert par Dieu au peuple africain aux prises avec multiples formes de misère. « L’accueil de Jésus offre à l’Afrique une guérison plus efficace et plus profonde que toute autre »[1]. C’est ainsi que çà et là, des voix se sont levées pour comprendre le message de l’Évangile en Afrique comme un message de libération. En partageant avec leurs frères et sœurs africains, leurs misères et leurs souffrances, ces théologiens africains ont élaboré auprès d’eux une théologie de la libération qui les a conduits à s’opposer à toutes les formes de paupérisation et de domination. Ainsi, contre les stratégies de dominations ces théologiens de l’école de Yaoundé, teintés d’une marque singulière sur la catégorie de libération, ont proposé des perspectives théologiques de libération à même de faire connaître au peuple Africain que leur salut se trouve entre leurs mains ; qu’ils doivent se donner les moyens pour le conquérir et non de le laisser passer.

Relecture critico-herméneutique de "Le cri de l’homme africain"


 Sur les pas de Jean Marc ELA, nous rencontrons certaines idées maîtresses qu’il nous semble bon de reprendre pour donner du tonus dans la réflexion de l’Africain, dans sa prise de conscience pour une Afrique consolée, une Afrique mature, une Afrique aux pays vraiment indépendants.

L’Exode pour notre Afrique


 Exodos du grec qui veut dire « Sortie », est un terme qui devrait être actualisé ou revisité pour notre Afrique. Quand le livre de Deutéronome résume la religion d’Israël, il dit : « Nous étions esclaves de Pharaon en Egypte et YHWH nous a fait sortir d’Egypte par sa main puissante » (Dt 26, 3s). Ainsi pour Israël, toute la Bible n’est rien d’autre que la relecture de l’Exode où le peuple de l’Alliance prend conscience du moment décisif où Dieu l’a véritablement créé. De ce fait, de l’Exode où Dieu avait créé son peuple par la première alliance ; les regards se portent vers l’évènement futur.

C’est ainsi que, lire l’Exode dans l’Afrique d’aujourd’hui qui « hurle de douleur », c’est, pour les Églises chrétiennes, se demander comment articuler l’annonce et l’éducation de la foi, avec les projets qui permettent à des communautés locales de passer de la servitude à la liberté. Car nous le constatons, certains hommes ne tiennent à leur religion que par habitude sans jamais examiner les raisons qui les y attache, les motifs de leur conduite, le fondement de leurs opinions. Une lecture de l’Exode s’impose aujourd’hui dans les communautés chrétiennes d’Afrique. « Si les opprimés de tous les temps se tournent vers cet évènement primordial pour y puiser une espérance, il nous est impossible de nous comprendre sans reprendre à notre compte cette histoire pour y découvrir que Dieu intervient dans l’aventure humaine de la servitude et de la mort pour libérer l’homme ».[2]

Ce que signifie aujourd’hui le message de l’Exode pour des millions d’Africain placés dans des situations politiques, religieuses, culturelles et morales déconcertantes, est cet espoir de libération qu’apporte l’Évangile de Jésus-Christ. Comme l’apôtre Pierre l’a déclaré dans les Actes (3,6) : nous disons que ce n’est ni d’or, ni d’argent dont l’Afrique a d’abord besoin ; Elle désire se mettre debout comme l’homme de la piscine de Bethesda ; Elle désire avoir confiance en Elle-même, en sa dignité de peuple aimé par son Dieu. C’est donc cette rencontre avec Jésus que l’Église d’Afrique doit offrir aux cœurs meurtris et blessés, en mal de réconciliation et de paix, assoiffés de justice et de libération.[3]

La force de parler sans peur


 Dans notre Afrique et certains de ses pays, la situation de la presse réglementée de façon stricte montre que tout se passe comme si le journaliste était, d’office, un opposant qu’il faut soumettre à l’orthodoxie de la pensée officielle. La stagnation de la production littéraire et intellectuelle n’est que l’envers de cet univers concentrationnaire où toute critique est assimilée à une infraction contre la « sûreté de l’Etat ». ELA affirme que « Le progrès de la pensée est compromis dans une société où il n’est pas possible de communiquer »[4]. À l’interdiction des réunions où les hommes s’expriment et parlent, s’ajoute l’interdiction des publications jugées subversives.

Nous remarquons que toute opposition est illégale. C’est devenu un crime en Afrique Noire, précisément, de s’opposer à la politique des régimes en place. Même si un Nicolas MACHIAVEL a dit que « les hommes aiment à changer de maitre dans l’espoir d’améliorer leur sort, qu’ils sont premiers à revendiquer leurs droits sans apporter une solution durable » (Lire à ce propos Le Prince). Mais comment proposer une solution pérenne sans même être entendu ni compris ! La peur de s’exprimer tend à devenir une dimension de la conscience de milliers d’Africains. Il ne manque pas seulement à beaucoup d’Africains une eau potable ou une quantité suffisante de protéines, mais aussi un espace de liberté où l’Africain puisse parler sans entrave et sans risquer de compromettre la situation de sa patrie.

Pour les jeunes Africains, nous disons avec véhémence que la véritable authenticité s’exprime dans un refus radical et définitif de toute aliénation. Et l’aliénation ici, c’est le moment où l’esprit entre en contact avec ce qui n’est pas lui ; le jeune Africain a la tendance de croire que son bonheur ou sa libération est entre les mains de quelqu’un d’autre. Et c’est cette projection de « l’essence humaine » hors d’elle-même qui constitue la « pure aliénation ». Celle-ci se remarque autant dans la conduite de l’Africain qui se dépossède de tout en vue de posséder l’autre. Il vit la déshumanisation totale pour humaniser un être supérieur à lui. Et même, comme le dit Bénezet BUJO : « l’éthique occidentale qui provient d’une autre philosophie, avec sa notion de la loi naturelle, sa conception de la personne humaine et de la liberté, ne peut pas satisfaire l’homme africain et lui rendre justice » ; ce n’est pas l’extérieur qui nous rendre la liberté mais nous-mêmes chers compatriotes.

L’apport de l’Église[5]


Pape François prononçant son message "Urbi et Orbi" à la Place St Pierre de Rome

En intervenant en faveur de l’homme et de ses droits en Afrique Noire, l’Église participe à la création en marche. Elle vit un moment privilégié de l’histoire du salut dans la mesure où elle se donne pour tâche de refaire l’homme et le monde par la force de l’Évangile. La nouvelle génération africaine réclame d’autres signes, non plus tellement des hôpitaux et des cathédrales, mais un Évangile de libération. Nous devons par le témoignage de vie de certains de nos pasteurs, re-découvrir le vrai visage du Christ mort et ressuscité pour nous, pour notre Afrique.  L’Église peut aider la société africaine à sortir des impasses des lendemains de l’indépendance en suscitant chez des hommes au sein des groupes, une forme de résistance active à l’injustice et à l’oppression. Car l’arme la plus importante de l’oppresseur est la mentalité de l’opprimé. La reconquête de l’initiative apparaît comme une tâche collective de tout un peuple enfermé dans le cercle de la dépendance et de la domination.

En sus, la tache semble urgente de dégager des individualités créatrices, de libérer des chrétiens « ankylosés » par la peur et de développer en eux l’intelligence critique des situations dans lesquelles, au milieu des discours et des bilans mystificateurs, des milliers d’hommes sont affrontés. Nous osons croire que dans les systèmes politiques, qui prédominent en Afrique, l’Église peut être une des favorables institutions capables de parler et de sauver quelque chose de la liberté. Ainsi, à travers l’engagement de ses pasteurs, l’Église doit redevenir la voix de ceux qui n’ont plus de voix : une Eglise au bon milieu du village africain. Comme le disait certains Pontifes Romains (Cf. Paul VI et Grégoire le Grand), de faon conjointe : « Le discours qui touche le plus le cœur de l’homme est le témoigne de vie. Le monde d’aujourd’hui a plus besoin de témoins que de prédicateurs ».

Afrique, sèche tes larmes !


 Après avoir eu à relever les difficultés, les souffrances ou les formes de misère en Afrique, il y a lieu de se mettre debout et de dire à notre cher continent : Afrique, sèche tes pleurs ! Il est temps, pour nous de nous refaire dans l’histoire africaine. Parce qu’aussi longtemps que les nouvelles générations africaines, en générale, et congolaises en particulier, ne seront pas en mesure de remettre en question l’ordre sociopolitique qui s’est installé en Afrique depuis des décennies, tout en prenant le risque de faire les choses autrement, l’Afrique, mieux la RD Congo ne pourra pas sortir de la grande nuit (Achille MBEMBE).

L’objectif de notre texte est un appel à l’éveil de conscience pour dire ce qu’il faut dire, quand il le faut afin de ne pas être complice de certains vices qui se laissent remarquer au sein de nos pays d’Afrique. Que ce texte ne soit pas lettre morte !


[1] BENOIT XVI, Africae Munus. Exhortation apostolique post-synodale sur l’Eglise en Afrique au service de la Réconciliation, de la justice et de la paix, Kinshasa, Médiaspaul, 2011, n°149.    [2] J.-M. ELA, Op. Cit. p. 51.  [3] Cf. BENOIT XVI, Op. Cit., n°149.   [4] J.-M. ELA, Op. Cit., p. 83.    [5] Loin de nous l’idée d’opter pour une quelconque religion mais ceci, est un message de tout le peuple de Dieu qui se rassemble en son nom.